Interview vérité : “Dans la tête de la maîtresse”…

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On la croise le matin en coup de vent en déposant notre enfant dans la classe, un sourire, un “bonne journée” soufflé rapidement au milieu de la foule des enfants. On la retrouve l’après midi à la sortie de l’école : un signe de main, un “bonne fin de journée” et on file à la maison pour enchaîner sur le goûter et les devoirs. Ca se résume un peu à ça nos rapports avec les maîtres(ses) de nos enfants, des entrevues rapides, au milieu des cris d’enfants, des paroles lancées à la va vite, des questions furtives, et des sourires polis. C’est difficile de prendre le temps de discuter, et de se poser, pour savoir ce que pense la maîtresse, ce qu’elle vit au quotidien.

C’est pour toutes ces raisons que nous sommes allés à la rencontre de l’une d’entre elles. Cette maîtresse là s’appelle Marion, et c’est l’auteure du joli blog coloré Sunnyreve, une jeune maman à la frange d’écolière, à la voix douce et au regard émeraude, une maîtresse qu’on aurait adoré découvrir enfant, devant le tableau noir, le jour de la rentrée. Marion s’est laissée aller au jeu de l’interview, pour nous permettre d’en savoir un peu plus sur ce qui se cache “dans la tête de la maîtresse”…

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Marion en quelques mots :

J’ai 33 ans, 2 petites filles de 5 et 3 ans. J’enseigne dans le 93 depuis presque 10 ans. Je suis née dans les Landes et j’ai vécu à Bordeaux, Rennes et finalement Paris. J’ai un master 2 d’éthologie fondamentale et comparée et le Concours de professeur des écoles . J’ai aussi un blog que je laisse un peu à l’abandon, et un compte instagram

Devenir maîtresse, c’était une “vocation”, ou un choix de métier comme un autre ? Qu’est ce qui t’as fait choisir cette voie.

 J’ai grandi au milieu des bois et j’ai toujours voulu travailler avec les animaux ça c’était ma vocation ! j’ai d’abord voulu être vétérinaire et puis un jour j’ai vu le film “gorille dans la brume” et j’ai décidé que je voulais aller étudier les gorilles du Congo… en cherchant bien j’ai découvert qu’il y avait un vrai métier pour cela : éthologue! J’ai donc été jusqu’au master 2 J’ai étudié “l’adolescence chez les souris des champs” puis “les capacités à évaluer les quantités”chez les perroquets gris du Gabon et puis j’ai rencontré le grand amour et je n’ai pas eu le courage d’aller faire une thèse à l’étranger … J’ai donc passé le concours de professeur des écoles juste après mon année de master 2 ! Je crois que ça m’est venu du film “être et avoir” qui m’a bouleversée car il m’a rappelé mes années d’école passées avec des enseignantes du CP au CM2 qui étaient vraiment formidables. Je me suis lancée sans hésitation sans même faire un stage d’observation maintenant que j’y repense je trouve que c’était vraiment culotté !

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Tu es maîtresse de quelle classe. Et combien d’élèves gères tu ? Ce serait quoi le nombre d’élève idéal pour une classe ?

Je suis maîtresse de CP cette année mais j’ai aussi eu des petites sections, et des ce2 ainsi qu’un double niveau de ce1/ce2! J’ai commencé l’année avec 21 élèves mais à cause/grâce à des départs. J’ai 18 élèves et  c’est l’idéal ! De manière générale je pense que les classes ne devraient pas être composées de plus de 20 élèves

C’est quoi une “journée type” de maîtresse ? Le programme est fixé à l’avance ou on improvise beaucoup ?

Ma journée type à moi c’est  : on rentre en classe, je regarde les mots dans les cahiers de correspondances pendant que les enfants font les rituels : la date, chaque jour compte, on s’occupe des élevages de la classe, pendant que la plupart font un petit exercice sur ardoise qui est au tableau. Le matin nous faisons de la lecture ou de la phonologie (étude des sons), des mathématiques (de la manipulation, un exercice sur leur fichier). L’après midi nous lisons une histoire puis nous faisons du sport, des sciences naturelles, ou des ateliers autonomes inspirés de Maria Montessori.

Pour le programme de la journée, je  crois que chaque enseignant à une manière différente de fonctionner. Certains ne supportent pas l’improvisation et établissent un emploi du temps journalier très calibré pour ma part en élémentaire ces 4 dernières années j’ai souvent improvisé ! Mes filles ont 2 ans d’écart, elles ont actuellement 5 et 3 ans je suis passée par des périodes de grande fatigue où je n’avais pas le courage le soir de travailler… Aujourd’hui j’ai repris du poil de la bête et j’ai une super Collègue qui me motive à vraiment préparer mes cours? nous essayons de programmer notre semaine ou en tous cas les prochaines 48h. Mais ce qui est certain c’est que c’est un métier d’acteur et donc il faut être à l’aise avec “le match d’impro” !

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Est ce que tu trouves que le rythme scolaire actuel est adapté aux enfants ?

Non je trouve que les enfants sont plus fatigués que les autres années. ce système n’a pas réduit leur temps de présence à l’école et leur a, en plus, ajouté une demi journée d’école le mercredi ! En plus, le mercredi les centres de loisirs ne peuvent plus sortir les enfants à la journée ce qui fait perdre à ces élèves du 93 de nombreuses occasions d’accéder à la culture!

 Qu’est ce qui te fait aimer ce métier, qui te permet de garder ta motivation ? 

J’ai eu une enfance incroyable au milieu des bois, j’ai eu beaucoup d’animaux (un furet, une pie, des bébés souris, des insectes) je suis très nostalgique de mon enfance et ce métier m’a permis de rester connectée avec cet univers!  Ce que j’aime le plus sont ces moments “off” partagés avec eux : lorsque je leur lis une histoire, lorsque l’on rigole ensemble ou lorsque l’on fait des des sciences naturelles. 

L’année dernière j’ai ramassé des oeufs de grenouilles dans une flaque je les ai ramenés en classe (ne me dénoncez pas c’est interdit!) …Voir éclore les oeufs avec eux, observer les premières pattes sortir, puis voir nos têtards se transformer en grenouille fut un moment magique ! Et puis nous sommes allés les relâcher dans un étang je garde un souvenir incroyable de ce moment ! Ils étaient si émus de dire au revoir à leurs mini grenouilles ! Cette année nous avons un élevage de grillons et des larves de scarabées!  Bref  j’aime voir cet étonnement dans leurs regards, cette joie d’observer le monde ! Travailler avec des enfants c’est pour moi une bulle hors du temps, hors de mes soucis du quotidien! 

C’est quand même merveilleux de travailler chaque jour avec des personnes qui vous disent « t’es belle, tu sens bon, tu as de beaux cheveux… », ce sont les meilleurs collègues du monde non?

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D’après toi quelles sont les qualités essentielles à avoir pour être maître(sse) ? 

Il faut aimer les enfants évidemment, être ferme et doux à la fois ! Avoir beaucoup de patience et avoir quelques qualités d’acteur ! Il faut également un bon esprit de synthèse et savoir anticiper (prévoir les questions mais aussi les réactions ou la façon dont les choses peuvent tourner. Il faut rester curieux, les meilleurs enseignants sont ceux qui continuent de se questionner de chercher de nouvelles méthodes, de nouvelles façons de faire… Je crois aussi qu’il faut aussi avoir un peu d’humour ça aide à rendre les apprentissages plus amusants!

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Qu’est ce qu’il y a de plus dur dans le fait d’être maîtresse ? Si tu avais trois choses à changer quelles seraient elles ?

Le plus dur pour moi ces 5 dernières années était la fatigue physique engendrée par ce métier  je suis souvent frustrée le soir de ne plus me sentir “disponible” dans ma tête pour mes filles…j’ai entendu tellement de fois dans la journée “maitresseeeeeeee” que j’ai du mal à supporter le “mamannnnnn” hurlé de la salle de bain!

La deuxième chose qui me pèse souvent c’est le salaire. Lorsque j’entends les sommes que gagnent mes copines dans la pub, la comm ou même les autres fonctionnaires,  je suis vraiment en colère car je ne peux m’empêcher de me dire que cela reflète le manque de considération pour notre métier de la part de notre gouvernement.

Enfin, la troisième chose qui me pèse beaucoup c’est la dure réalité de ces enfants du 93. Je me rends compte un peu plus chaque jour de l’immense décalage entre ma vie (et celle de mes filles) et leurs vies. C’est terrible de percevoir chaque jour à quel point les inégalités sont grandes et à de réaliser que l’école seule ne peut lutter contre cela. Qui prendra enfin le temps de se pencher sur ces jeunes des quartiers pauvres, sur leur environnement, qui fera en sorte de leur donner le droit de grandir avec les mêmes chances que les autres ?….

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Les questions des parents à la sortie des classes est ce que c’est pesant pour une maîtresse qui a terminé sa journée ?

Depuis que je suis en élémentaire je réponds volontiers aux parents à la sortie de l’école j’aime assez ce moment où on les croise, une sorte de passation de témoin.  Je discute assez facilement avec eux.

Lorsque j’enseignais en petite section, par contre, je me souviens qu’à la fin de la journée j’étais tellement épuisée que je ne supportais plus les parents anxieux qui me posaient tous cette même question “et ça va?” Je me rends compte que je devais leur donner des réponses très laconiques! Maintenant que j’ai une fille qui est entrée en petite  section je réalise à quel point  c’est un moment anxiogène pour les parents!

C’est quoi le pire “profil” de parent aux yeux d’un(e) maître(sse) ?

Je crois que le parent le plus agaçant et malheureusement le plus répandu c’est le parent qui doute du corps enseignant… l’image du corps enseignant est tellement catastrophique que je vois bien que les gens sont constamment inquiets de ce que nous faisons en classe ! Ils remettent beaucoup en question nos méthodes.

Je suis aussi souvent très étonnée quand je lis/entends mes copines qui parlent des enseignants et qui sont souvent en train de remettre en cause les faits et gestes des enseignantes, j’ai le sentiment qu’il se joue souvent une rivalité mère/enseignante !  comme si les mères d’aujourd’hui qui sont des freaks contrôle de leurs enfants ne supportaient pas ce troisième « parent » un peu obligatoire. Si l’enfant a été puni ou s’il a une punition le réflexe des parents est quasi automatique et dirigé contre l’enseignant, s’il a des lignes à copier alors là c’est branlebas de combats rdv avec le prof etc…

Bref on sent que les parents d’aujourd’hui perçoivent l’école comme un adversaire, un lieu de formatage ou l’on va tenter de faire entrer leurs enfants dans un « moule » ces termes reviennent si souvent. Et pourtant c’est tellement loin de ce que l’on apprend aux professeurs ! L’école c’est un lieu ou l’on débat, ou l’on écoute et valorise  la parole de l’enfant en revanche il y a effectivement des règles !

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Est ce que les maîtres(ses) ont des chouchoux ?

Je n’ai pas le sentiment d’avoir des chouchoux, en revanche cela m’est arrivé d’avoir un élève que je  ne pouvais plus supporter en fin d’année, ça oui !

Concilier vie de maîtresse et vie de maman est-ce simple ? 

 Ca a été très dur pour moi certains soirs de dépasser ma fatigue de la journée et d’être disponible pour mes filles de 5 et 3 ans : disponible pour jouer, pour les écouter, parfois même lire une histoire m’est pénible tellement je rêve de silence ! Je me suis divisée en 18 toute la journée le soir je rêve de redevenir “une” juste pour moi… Et puis mes filles ne m’écoutent pas forcément lorsque j’élève la voix le soir, alors que mes élèves oui !

 Une anecdote de maîtresse à nous raconter en particulier, quelque chose qui t’a marqué, touché…

Il y a quelques jours un de mes élèves d’il y a 5 ans que j’aimais beaucoup et qui doit maintenant avoir 15 ans est venu avec sa maman à l’école (car sa petite sœur est en CP) j’étais contente de le revoir et je lui ai dit « comment vas-tu Rahim ? » il était étonné et m’a dit «  Mais maîtresse vous vous souvenez encore de mon prénom ? » j’ai trouvé cela touchant : pour lui cela faisait des années que nous avions travaillé ensemble, pour moi c’était hier !

Je lui ai dit que peut être un jour,  dans quelques années on se croiserait dans la rue et que je ne le reconnaîtrai peut être pas mais que je comptais sur lui pour me dire «  Mais si maîtresse, c’est moi Rahim, je vous ai eu en Ce2… » il a souri et m’a dit « bien sûr maîtresse ! » J’aime l’idée que nous soyons une petite pierre dans le bel édifice de leur éducation et j’espère qu’eux se souviendront de moi, comme je me souviens de chacun d’entre eux.

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